Face à l’austérité budgétaire, certains agents de la fonction publique font face à des injonctions contradictoires – moins de moyens, mais une meilleure qualité de service –, des responsabilités floues et un manque de reconnaissance qui affectent leur bien-être. Pour comprendre ces enjeux complexes, une étude donne la parole à trois agents de la fonction publique d’État.
Une directrice d’école en burn out faute d’aide. Un cadre hospitalier en charge des décisions, sans pouvoir réel. Un fonctionnaire dont les compétences restent ignorées. Ces situations ne sont pas des cas isolés. Elles suggèrent une transformation silencieuse du management dans la fonction publique.
La fonction publique présente des défis managériaux spécifiques, documentés depuis plusieurs décennies. Ces défis oscillent entre sens du devoir, convictions et valeurs partagées, et contraintes telles que l’austérité budgétaire.
À partir de récits de vie d’agents publics, notre étude révèle des situations où les responsabilités augmentent, alors que les moyens et les marges de décision diminuent. Cette évolution contribue à affaiblir l’engagement des fonctionnaires et contractuels. Notre approche narrative permet d’appréhender les enjeux contemporains de la gouvernance publique d’État à partir de l’expérience vécue de professionnels.
Injonctions contradictoires
L’équilibre entre contrôle de l’activité des agents de la fonction publique et liberté décisionnelle nécessaire à toute prise de décision reste un sujet de débat. Depuis plus de vingt-cinq ans, le chercheur Christopher Hood questionne la mise en œuvre du New Public Management, tandis que Geert Bouckaert invite à repenser la notion de performance et ses critères dans le secteur public. Dans ce contexte, les fonctionnaires se retrouvent face à des injonctions contradictoires : préserver une qualité de service envers les concitoyens avec des moyens limités et des obligations de résultat.
Le New Public Management trouve sa transposition en France à travers des programmes d’actions interministériels lancés en 2007 et 2012. La Révision générale des politiques publiques (RGPP) a été notamment consacrée à la réorganisation des structures de l’administration publique. La modernisation de l’action publique (MAP) à l’amélioration de la qualité des services publics ou la simplification et de réorganisation administrative.
Notre analyse met en lumière les formes concrètes du désenchantement des ressources humaines dans la fonction publique et la dégradation de la qualité du management liées à ces évolutions, notamment à travers deux cadres théoriques :
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La justice organisationnelle qui analyse les appréciations des salariés du caractère juste du traitement dont ils font l’objet au sein de la structure qui les emploie ;
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Les conflits de rôles qui naissent quand les périmètres d’activités ne sont pas suffisamment bien définis ou l’existence d’une répartition déséquilibrée de la charge de travail entre agents de la fonction publique.
Manque de reconnaissance (premier récit de vie)
Appel aux consultants extérieurs
« Ce qui me désole au sein du ministère, c’est l’indifférence manifeste envers les CV des fonctionnaires. Il est vrai que nous avons été embauchés selon certaines conditions de niveau et de compétences, mais après plus de quatre ans comme moi au sein des services, les agents ont eu l’occasion d’acquérir de nouvelles compétences. Plutôt que de faire appel à des consultants externes pour leurs compétences, on pourrait exploiter les compétences internes qui sont réellement abondantes et variées. »
Tâches routinières
« Avant de rejoindre la fonction publique, j’ai occupé plusieurs postes dans divers cabinets d’expertise comptable, où j’ai géré de manière autonome la comptabilité d’entreprises reconnues. J’ai choisi la fonction publique pour satisfaire mon père qui valorise la stabilité et la sécurité qu’elle offre. Cependant, mon rôle actuel à la direction générale se limite à des tâches routinières et subalternes. Ce manque de reconnaissance de mon niveau de compétence et d’expérience me désole. »
Qui est responsable ? (second récit de vie)
« Je suis en position de responsabilité, en tant que cadre depuis cinq années. J’ai la charge de la gestion des soignants au sein d’une organisation hospitalière multi-sites. Il y a des difficultés pour accompagner tous nos patients, accueillis sur un site et quelquefois opérés sur un autre site. Il faut alors trouver des places pour l’hospitalisation. »
« Nous expliquons que c’est au chef de service de déterminer qui sera le premier patient de la journée et l’heure à laquelle il sera hospitalisé. À notre niveau, nous sommes des représentants administratifs. Nous devons répondre à des sujets qui sont pour eux administratifs, mais qui en réalité sont organisationnels. C’est compliqué : qui est responsable ? »
Gérer seule une situation difficile (troisième récit de vie)
Problématique en dehors des clous
« Je suis directrice dans une petite école et institutrice dans une classe de CE2. J’ai vingt-cinq ans d’expérience et on peut dire que je fais partie des piliers de l’école. Jusqu’à cette situation, j’étais passionnée et ce métier a toujours été une véritable vocation. »
« Depuis la petite section, nous accueillons un enfant avec des troubles importants – sans connaître l’origine de ses troubles, car sa maman n’a jamais voulu fournir de bilan médical à l’école. Il a pu bénéficier d’un accompagnant d’élève en situation de handicap durant 5 ans, mais plus aujourd’hui. C’est donc un peu moi qui joue ce rôle, mais en plus je dois m’occuper des autres élèves de ma classe. »
Pas de soutien de l’académie
« La situation était tenable tant qu’il bénéficiait de cette personne dédiée. Il a toujours eu tendance à frapper les autres et je pense qu’une bonne partie des enfants de l’école y ont eu droit. Cette année, les problématiques se sont amplifiées. Il y a eu de nombreuses plaintes des parents. On m’a même dit : “Mais que faites-vous madame, vous ne surveillez pas ?” “Convoquez la mère !” »
« Je me suis donc retournée vers l’académie et l’inspecteur, en demandant conseils et aides. Il m’a été répondu qu’il ne faudrait surtout pas céder aux plaintes quotidiennes des parents. Je n’ai pas reçu d’aide ou de moyens supplémentaires. Je pleurais tous les jours. J’aimais mon métier d’enseignante, mais là, je n’avais plus le sens. Mon médecin m’a dit, “C’est un burn out”. »
Hypocrisie organisationnelle
L’ensemble de ces récits permet de proposer plusieurs perspectives d’analyse à la lumière de l’hypocrisie organisationnelle – discours et actes contradictoires. Par exemple, le troisième invite à se demander si cette hypocrisie ne sert pas à protéger l’organisation, ici l’éducation nationale.
Une autre perspective est celle du leadership. Les trois récits suggèrent que :
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Les agents publics sont contraints d’endosser des responsabilités pour gérer des situations complexes, sans recevoir de reconnaissance lorsqu’ils réussissent à trouver des solutions. L’écart entre les missions confiées et les moyens disponibles devient difficilement supportable ;
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Ils ne disposent parfois pas du pouvoir décisionnel nécessaire pour résoudre les problèmes auxquels ils sont confrontés ;
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Ils restent souvent prisonniers d’un statut ou d’une organisation hiérarchique rigide, qui freinent l’évolution de leurs missions, malgré l’acquisition d’expérience ou de nouvelles compétences. Cette situation génère à terme démotivation ou démission, qu’elle soit silencieuse ou effective.
Ces récits illustrent une forme de « management du risque » de la part des niveaux hiérarchiques supérieurs, qui consiste à laisser les collaborateurs affronter seuls certaines situations, tout en revendiquant la maîtrise de la décision et de l’action. Ces extraits mettent en lumière l’importance cruciale de la reconnaissance et de la valorisation du travail, tant au sein de la fonction publique qu’au service de l’usager ou du citoyen. En filigrane se dessine la nécessité d’un leadership éclairé et bienveillant, capable de soutenir et guider ses équipes.![]()
Aude Deville, Professeur des Universités, Université Côte d’Azur
Franck Brillet, Inspecteur général de l'éducation, du sport et de la recherche - directeur de l'Inspé de l'académie de Nice
Marc Valax, Professeur de sciences économiques, chercheur au GREDEG (Université Côte d’Azur, CNRS, INRAE)
Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.
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