Extrait 1
Depuis quelques mois, je vis une expérience renversante, poignante. Elle n’est ni amoureuse ni amicale… Je sens des choses qui se cassent, qui saignent énormément, qui crient à l’intérieur de moi, mais sans être pour autant une expérience corporelle. N’attendez pas un roman policier ou un conte de fées : j’ai ouvert les pages de ma recherche disparue. Sans l’avoir retrouvée. Je ne l’ai jamais retrouvée.
Je parle de ma recherche sociologique sur le mouvement kurde. La recherche dont on m’a dépossédée, qu’on m’a arrachée et qui a disparu. J’ai découvert le plus tragique de cette histoire : son effacement de ma mémoire. Jusqu’à maintenant, je raconte dans les médias qu’en juillet 1998, les matériaux de ma recherche sont devenus l’objet d’un délit politique : pour avoir prétendument porté atteinte à la nation, ils ont été confisqués par la police turque.
Tout a commencé en 1995. J’avais 24 ans et je vivais à Istanbul, dans un pays déchiré par un conflit que personne ne pouvait nommer. Depuis 1984, une guerre opposait l’État turc au mouvement kurde. Ce mouvement portait les revendications d’un peuple dont la langue s’est alors retrouvée interdite, l’histoire niée, l’existence même contestée par le pouvoir nationaliste et militariste turc.
Estimée à plus de 45 millions de personnes, cette population était divisée par les frontières nationales de la Turquie, l’Iran, l’Irak et la Syrie. Cette guerre s’accompagnait d’une mobilisation populaire sans précédent : malgré les 35 000 prisonniers politiques, la torture systématique, les disparitions quotidiennes, de plus en plus de jeunes Kurdes gagnaient le maquis, et les funérailles de guérilleros et guérilleras se transformaient en soulèvements. Mais il était interdit d’en parler. Il fallait employer les mots imposés par le pouvoir : ennemis, terroristes, diables. Parler d’un conflit social, ou même parler d’un conflit tout court constituait un acte dangereux.
Le pouvoir politique, en marginalisant la réflexion, en favorisant le mépris de la théorie, en banalisant l’irrationnel et l’absurdité, gouvernait les émotions. Tout cela faisait très peur. Pourtant, c’était une responsabilité de démontrer que les choses étaient plus compliquées qu’on ne le supposait et que les formulations réductrices qui résumaient la réalité étaient aveuglantes. Et pour le démontrer, il fallait d’abord enquêter. Je l’ai fait. Je refusais de plier devant cette folie. J’ai réfléchi, posé des questions.
Ainsi s’est construite une recherche-responsabilité qui m’a conduite à problématiser un mouvement social interdit, porté par une population minorisée et criminalisée, dans un contexte de guerre.
Le 11 juillet 1998, j’ai été arrêtée par la police d’Istanbul. Elle a confisqué tous mes matériaux concernant ce travail. Les cahiers, les disquettes… Elle exigeait que je livre les noms de mes interlocutrices et interlocuteurs. J’ai subi des tortures qui m’ont longtemps interdit toute activité physique ou intellectuelle.
Malgré la violence de mon supplice, j’ai réussi à préserver leur sécurité sans jamais révéler la moindre information et en respectant les règles de déontologie, à l’instar du secret professionnel de l’avocat. Devant ma résistance, l’étau de l’horreur s’est resserré : un mois après mon arrestation, alors que j’étais en prison, j’ai appris à la télévision que le pouvoir turc avait décidé de faire de moi une terroriste en m’accusant fallacieusement d’être impliquée dans l’attentat du bazar aux épices à Istanbul, alors même qu’il avait été établi que l’explosion était un accident. Après deux ans et demi de prison et quatre acquittements en 2006, 2008, 2011 et 2014, je subis, encore aujourd’hui, un harcèlement politico-judiciaire : le procès dure depuis 27 ans.
Extrait 2
J’ai ouvert les pages de ma recherche disparue. Sans l’avoir retrouvée. Je ne l’ai jamais retrouvée. Je parle de ma recherche sociologique sur le mouvement kurde. La recherche dont on m’a dépossédée, qu’on m’a arrachée et qui a disparu. J’ai découvert le plus tragique de cette histoire : son effacement de ma mémoire.
Jusqu’à maintenant, je raconte dans les médias qu’en juillet 1998, les matériaux de ma recherche sont devenus l’objet d’un délit politique : pour avoir prétendument porté atteinte à la nation, ils ont été confisqués par la police turque. […]
J’avais tous les moyens nécessaires à la reprise de mon enquête inachevée. […] Mais jusqu’alors, je n’y avais pas pensé un seul instant. C’est comme si elle était terminée. Non, elle m’a été enlevée. Et je devrais l’abandonner ? Comment un travail que j’ai commencé avec une grande curiosité et que j’ai mené avec enthousiasme jusqu’à la dernière minute peut-il rester en suspens ? Pourquoi n’ai-je pas rédigé au moins tout ce que j’avais 12 appris ?
Ma recherche a vraiment été interrompue. Ce qui est étrange, c’est que je n’ai même pas pensé que ce travail était inachevé. Avais-je intériorisé l’interdiction de mes matériaux ? Est-ce mon point de non-résistance ? Si c’est le cas, comment expliquer que je m’exprime souvent sur cette question dans l’espace public ? Ça ne semble pas être la peur. Quoi d’autre ? La fatigue ? Peu probable. Mes troubles liés au stress post-traumatique ? Un blocage ?
Sinon quoi ?
J’ai réfléchi. Ma recherche est un organisme vivant. Elle est née et elle a continué à grandir. Elle a été enlevée et non pas avortée. La naissance d’une recherche n’est pas sa publication. Ses matériaux sont blessés mais toujours en vie, en transformation, en vibration. Pour les soigner, j’écris.
Pourquoi maintenant ? Comment se fait-il que je m’en sois rendu compte soudainement, après 27 ans ? Me rendre compte de ma recherche blessée en moi. Puisque rien ne tombe du ciel, comment s’est produite cette révélation ?
Je suis vraiment étonnée. Profondément étonnée. Et c’est ce profond étonnement qui me procure la force d’écrire. J’écris pour découvrir et pour me débarrasser du désarroi.
Je vais me découvrir en écrivant. Je l’écrirai, vous le lirez. Nous le découvrirons ensemble.![]()
Pinar Selek, Maîtresse de conférences en sociologie, chercheuse au laboratoire URMIS (Université Côte d’Azur, CNRS, IRD, Université Paris Cité)
Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.
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