le 7 avril 2026
Chaque année, des bactéries deviennent plus fortes que nos médicaments. À l’Institut de Chimie de Nice, le chercheur Cyril Ronco s’attaque à un ennemi redoutable : le staphylocoque doré résistant à tous les antibiotiques. Son équipe conçoit de nouvelles molécules pour éviter l’impasse thérapeutique qui menace déjà les hôpitaux.
La résistance aux médicaments est souvent présentée comme un problème du futur. En réalité, il existe déjà là. Lorsqu’on tente d’éliminer un système vivant, une bactérie ou une cellule cancéreuse, celui-ci fait tout pour survivre. Résultat : au fil du temps, ces systèmes vivants vont muter et certains traitements antibiotiques ou anti-cancéreux deviennent inefficaces.
C’est dans ce contexte que s’inscrivent les travaux de Cyril Ronco. Son objectif : concevoir de nouveaux outils moléculaires capables de contourner ces mécanismes de résistance. Parmis les menaces les plus urgentes, le staphylocoque doré est la plus fréquente des infections nosocomiales.
Cette redoutable bactérie provoque des infections graves et est l’un des premiers agents responsables d’infections nosocomiales.
Le problème ? Certaines souches sont désormais multirésistantes, c’est-à-dire qu’elles échappent à presque tout l’arsenal d’antibiotiques disponible. En pratique, les médecins utilisent un traitement de « première ligne », puis un second, puis un troisième... Pour le staphylocoque doré, certains patients arrivent malheureusement déjà au bout de la liste, en situation d’échec thérapeutique.
UNE NOUVELLE IDÉE NÉE DU DIALOGUE ENTRE CHIMIE, BIOLOGIE ET CLINIQUE
Le projet porté par Cyril Ronco est né d’une collaboration étroite entre son équipe de chimistes et celle de Laurent Boyer, chercheur au Centre Méditerranéen de Médecine Moléculaire (C3M), en lien direct avec les cliniciens de l’hôpital de l’Archet.
Face à cette impasse, il faut innover. L’idée de départ est ingénieuse : créer un nouveau type d’antibactérien en fusionnant deux éléments chimiques distincts.
L’un est très courant dans les antibiotiques existants, l’autre est plus rare et particulièrement modulable. En les combinant, les chercheurs espèrent obtenir une structure chimique totalement inédite, capable de déjouer les mécanismes de résistance connus.
Pour tester cette hypothèse, plus de 300 molécules différentes incorporant cette structure de fusion ont d’abord été synthétisées au laboratoire. Elles
ont ensuite été testées contre deux souches de staphylocoque doré.
Le verdict est sévère : seules deux molécules appartenant à une même famille chimique montrent une activité prometteuse. En recherche, on les appelle des molécules « hits ».
Mais ce n’est que le début. À partir de ces molécules hits, les chimistes entament un travail minutieux d’optimisation. Ils modifient chaque partie de la molécule, un groupe chimique après l’autre, pour comprendre ce qui déclenche l’activité antibactérienne et comment l’amplifier. Cette approche permet d’établir des corrélations entre une structure 3D et l’activité de la protéine : une véritable cartographie d’activité moléculaire.
DU LABORATOIRE À LA SOURIS... ET AU-DELÀ
Grâce à ces ajustements successifs, les chercheurs obtiennent des molécules lead, des molécules plus actives et les plus sélectives vis-à-vis de la cible thérapeutique. Elles sont ensuite soumises à une série de tests indispensables : absence de toxicité pour les cellules humaines, efficacité contre des souches cliniques de staphylocoque doré prélevées chez des patients, y compris des souches multirésistantes.
Les résultats sont très encourageants. Les composés sont actifs aussi bien contre des bactéries « naïves » que contre des bactéries déjà résistantes à plusieurs antibiotiques. Mieux encore : aucune résistance ne semble apparaître lors d’expériences prolongées. Une performance rare, qui peut s’expliquer par le caractère totalement nouveau de cette classe chimique.
Les tests se poursuivent in vivo, chez la souris. Là encore, les résultats sont au rendez-vous : les molécules sont solubles, bien distribuées dans l’organisme et efficaces contre l’infection, avec des propriétés comparables à celles de médicaments déjà sur le marché.
Reste désormais à franchir une étape clé : le passage vers le développement industriel. Le projet a donné lieu au dépôt d’un brevet en 2022 protégeant la famille de molécules et leur activité. Lauréat du concours national d’innovation i-Lab, le projet dispose de financements suffisants, et une start-up est en cours de structuration pour mener à bien la suite du développement : des phases précliniques jusqu’aux essais cliniques.
Aux côtés de Laurent Boyer et de Juan Garcia-Sanchez, Cyril Ronco prépare désormais la suite. Il faut mettre ces molécules en forme pour qu’elles deviennent de vrais traitements : crème ou comprimé, production à plus grande échelle, tests de stabilités... En route vers un futur médicament !