The Conversation : De l'interdiction des téléphones portables à la destruction des tablettes : les mauvaises pratiques en matière de gestion des technologies dans les salles de classe

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Publié le 18 février 2026 Mis à jour le 19 février 2026
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le 18 février 2026

L'utilisation d'outils numériques en classe nécessite un examen approfondi de leurs lacunes dans de nombreux domaines et une planification très minutieuse et consensuelle.

Evgeny Atamanenko/Shutterstock

Pour la directrice de l'école, la matinée est compliquée avant même que la première goutte de café ne tombe dans la tasse. Dans la salle des professeurs, l'ambiance est au ganivet : depuis quelques années, les attentes démesurées autour de la numérisation de l'école monopolisent les conversations.

Mais cette fois, le débat ne porte pas sur l'utilisation de l'intelligence artificielle par les élèves pour faire leurs devoirs. L'accent était mis sur un élève de deuxième année d'ESO qui avait réussi à contourner les restrictions du tutorat de l'école et à accéder à YouTube. Le problème n'était pas seulement qu'il avait regardé quelques vidéos innocentes, mais que le simple fait de violer les mesures de sécurité de l'appareil était la preuve d'une grave erreur : si un élève pouvait franchir les barrières, il pouvait aussi s'exposer à des contenus inappropriés.

Le chef d'établissement, fervent défenseur du projet numérique, se lamente en regardant l'écran : "Regardez, on avait tout verrouillé : la cuisine, le magasin d'applications, le navigateur... et pourtant ils l'ont rouvert". La directrice était consciente que l'incident allait au-delà d'une défaillance technique : derrière lui se cachaient des attentes familiales contradictoires, un personnel scolaire divisé et une communauté éducative qui ne savait toujours pas si la technologie était un outil d'apprentissage, un risque... ou les deux à la fois.

Une innovation complexe

Ce matin-là, la directrice se rend compte d'une chose qui la préoccupe depuis un certain temps : la tablette, cet appareil présenté comme un instrument de rénovation pédagogique, s'avère difficile à apprivoiser. Utilisée dans certaines activités pédagogiques, elle pouvait être fascinante, mais aussi dangereuse pour les élèves. L'équipe pédagogique n'a pas tardé à comprendre qu'il fallait restreindre la liberté de la bête ; avec l'accord du directeur des études, une série de restrictions ont été créées en réponse aux incidents que son utilisation avait provoqués.

Le discours qui avait placé la tablette au centre de l'ambitieux projet numérique de l'établissement est désormais bien loin : un appareil par élève, présenté comme un moyen d'adapter l'enseignement au monde numérique.

Le directeur des études, l'un des grands promoteurs du projet, défendait le numérique avec un réel enthousiasme. Il imagine les élèves créer des vidéos, faire des recherches par eux-mêmes, collaborer en ligne et faire leurs activités en classe et à la maison sur le même support. De plus, les tuteurs avaient été présentés aux familles comme un moyen de ne pas avoir à transporter les manuels scolaires à la maison. Au cours des premiers mois, une partie de cette promesse a semblé être tenue par les enseignants les plus enthousiastes et les élèves les plus autodisciplinés et autorégulés.

Lier et délier les "fera" technologiques.

Malgré cela, la directrice a toujours soupçonné l'école d'avoir un potentiel aussi prometteur que problématique. Dès la première année, les familles et les enseignants font part de préoccupations qui reviennent fréquemment : vidéos enregistrées sans autorisation, captures d'écran compromettantes, distractions constantes en classe, accès à des contenus inappropriés. Après chaque incident, l'équipe de direction a demandé au service technique de trouver une solution "définitive et urgente".

En réponse, l'école a commencé à bloquer la caméra, à restreindre les applications, à limiter l'accès à Internet ou à désactiver les fonctions de base de l'appareil. L'objectif était double : protéger les élèves et éviter les situations susceptibles de nuire à la réputation de l'école ou à la coexistence. Mais ce contrôle très minimal a eu des effets secondaires évidents : les cartes ont été réduites à des versions très limitées de ce qui avait été promis à l'origine. L'"usine" technologique est devenue, dans la pratique, un dispositif apprivoisé jusqu'à l'inefficacité, une machine pratique mais inefficace.

Les élèves, habitués à utiliser les tablettes en toute liberté à la maison, ont réagi à ces limitations avec créativité et une certaine espièglerie. Chaque jour, ils ont cherché à "libérer" les facies qui avaient ligoté l'équipe technique de l'école. Ainsi, comme dans le mythe de Pénélope, l'équipe enseignante a passé des heures à tisser une toile de restrictions technologiques que les élèves ont essayé de démêler en quittant l'école. Un tissage et un détissage quotidien, qui a fait perdre du temps et de la patience à l'équipe de l'école. Ce temps passé à surveiller la machine finissait par détourner l'attention de ce qui était vraiment important : la relation éducative, la conversation, l'attention personnalisée.

Protocole commun aux centres

Le cas de cette école n'est pas une exception, mais est représentatif des contradictions et des frustrations constatées dans les classes avec l'arrivée des technologies numériques. Dans notre dernier travail de recherche sur le sujet, nous avons conçu une étude qui intègre non seulement les points de vue de tous les membres de la communauté éducative (élèves, enseignants, familles et personnel de direction et d'enseignement), mais aussi l'observation directe dans les écoles.

Notre travail s'est déroulé dans deux écoles secondaires, avec 536 élèves observés. Nous y avons observé comment la tension entre innovation et contrôle traverse l'ensemble de la vie scolaire. Certains établissements choisissent d'interdire les téléphones portables, d'autres de créer des espaces sans écrans, d'autres optent pour une numérisation totale, d'autres encore décident de retirer la technologie au point de la rendre presque inconciliable.

Au cours de la dernière décennie, l'éducation a oscillé entre techno-optimisme et techno-scepticisme, une dynamique qui s'est intensifiée avec l'arrivée de l'intelligence artificielle générative, qui fait irruption dans un écosystème déjà saturé de tensions.

Des outils qui transforment

Dans nos observations, nous avons vu que la technologie génère des difficultés parce qu'elle a tendance à être introduite dans l'école comme s'il s'agissait d'un objet neutre, quelque chose qui peut simplement être utilisé bien ou mal.

Or, les outils numériques transforment les relations entre les enseignants, les élèves et les familles. Ils modifient les normes, les rythmes, les possibilités de travail et aussi les risques. C'est pourquoi nous proposons de réguler leur utilisation depuis le centre éducatif lui-même et d'accompagner les enseignants dans le développement de leur capacité à concevoir des activités dans lesquelles la technologie apporte une valeur ajoutée, que ce soit pour développer des compétences disciplinaires ou numériques.

Deux exemples simples : mutiler une tablette (lui interdire l'appareil photo, les applications ou certaines fonctions) la réduit à un livre coûteux, tandis qu'interdire le téléphone portable supprime toute possibilité pédagogique. En revanche, utiliser la technologie de manière pertinente signifie l'intégrer dans des activités qui apportent une valeur ajoutée : par exemple, utiliser l'appareil photo pour documenter une expérience ou le téléphone portable pour collecter et analyser des données lors d'une sortie sur le terrain. La différence est claire : il ne s'agit pas de bloquer par défaut, mais de donner une finalité pédagogique aux outils pour développer des compétences numériques et disciplinaires.

Il ne s'agit pas d'expulser, de mutiler ou de domestiquer la technologie, mais de développer des compétences pédagogiques et de gestion qui permettent de mettre en place des politiques d'usage centrées sur le développement de compétences : pensée computationnelle, compréhension et analyse des données, maîtrise de l'informatique et de la programmation. Il ne s'agit pas de former de simples consommateurs de technologies, mais des personnes capables de les comprendre, de les créer et de les transformer.The Conversation

Margarida Romero, chercheur associé, Universitat Internacional de Catalunya; chercheur au laboratoire LINE (Université Côte d'Azur); Institut de recherche en intelligence artificielle (IIIA - CSIC) et Enric Vidal, doyen, Universitat Internacional de Catalunya.

Cet article a été publié à l'origine dans The Conversation. Lire l'article original.

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